PHILIPPE BARRAUD
L’enquête sur les effets du glyphosate menée par une chaîne de télévision allemande diffusée le 30 mars par Arte était accablante. Mais au-delà des ravages causés par cet herbicide aux hommes et aux animaux, elle posait en filigrane la question de la pertinence du modèle économique qui a permis cela.
Des vaches difformes qui crèvent à petit feu par centaines et qu’on évacue à coups de trax, des porcelets frappés de malformations insoutenables au regard, des paysans malades et ruinés… On n’est pas dans quelque coin perdu du monde pauvre, mais dans la prospère Allemagne de 2015. Où le bétail, comme partout, est nourri à coup de soja importé des Amériques. Ce soja au nom duquel des pays comme l’Argentine et le Brésil ont sacrifié l’agriculture traditionnelle, pour la remplacer par une agriculture industrielle fondée sur les OGM et son corollaire indispensable: le glyphosate.
Rappelons qu’il y a quelques jours, l’OMS a déclaré cet herbicide «probablement cancérigène», sur la base d’une étude publiée par The Lancet, et dont on trouvera les conclusions en pied de cet article.* Les mêmes effets ont par ailleurs été imputés par cette étude à des insecticides couramment utilisés par les jardiniers amateurs et les ménagères, comme le malathion.
Quant au glyphosate, c’est le pesticide le plus produit au monde, qui se retrouve dans 750 déclinaisons différentes, dont la plus connue est le Roundup de Monsanto. Chez nous, il est très largement utilisé, notamment dans la viticulture: si tant de parcelles sont rouges ces jours-ci, ne cherchez pas plus loin… Il est de plus en plus mélangé à d’autres poisons, puisque chaque année davantage de plantes deviennent résistantes au glyphosate (plus de 450 espèces actuellement).
Mais quel besoin les paysans du monde entier ont-ils de nourrir leur bétail avec du soja importé d’Amérique du Nord et du Sud, plutôt qu’avec les fourrages et les céréales de leur domaine ? C’est tout simplement que les domaines agricoles ont souvent été remplacés par des usines à vaches ou à cochons, qui n’ont pas de production fourragère, et achètent donc l’entier des aliments sur le marché – un marché assez opaque par ailleurs – pour «pousser» au maximum leurs bêtes, plus efficacement qu’avec des fourrages indigènes. C’est ensuite parce que les exigences de rendement, toujours plus élevées sous l’effet de la globalisation, ne laissent pas le choix aux producteurs: il faut produire toujours plus, non pas pour gagner davantage, mais pour éviter de s’appauvrir, comme le montre la quasi-faillite de l’agriculture suisse et européenne.
On touche là aux limites du modèle économique qui nous gouverne, cette mondialisation des échanges qui, au bout du compte, appauvrit tout le monde, sauf ceux qui tirent les ficelles. C’est ainsi que la tyrannie du marché, qui découle de la libéralisation des échanges, met une pression extrême non seulement sur les producteurs, mais aussi sur la nature, violentée à coups de produits chimiques pour générer une surproduction obligatoire qui fera baisser les prix, et irrémédiablement affaiblie par la destruction de vastes surfaces forestières.
Alors bien sûr, on va caresser le consommateur dans le sens du poil et lui faire miroiter une baisse des prix sans fin. Quel bonheur de ne plus consacrer qu’une infime partie du budget du ménage à l’alimentation, quand c’était un tiers ou la moitié autrefois ! Oui, mais quelle alimentation ? Et à quel prix pour notre santé ? En Allemagne, dans les régions agricoles, tout le monde présente du glyphosate dans les urines, et donc dans les organes, où il a des effets reconnus sur l’ADN (voir en pied d’article); et il est préférable de ne pas savoir ce que contiennent les palettes de fraises et de framboises insipides dont les Suisses, ces insouciants incorrigibles, se gavent depuis des semaines…
Mais nous n’avons encore rien vu. Le Traité de libre-échange transatlantique (TAFTA), qui devrait entrer en vigueur cette année, provoquera une nouvelle vague massive de dérégulation du commerce et des échanges, avec à la clé une concurrence encore plus féroce, et un abaissement général des règles et des normes dans tous les domaines, de la protection sociale à celle de l’environnement, de la protection des consommateurs aux normes alimentaires, des conventions collectives aux règles de la concurrence. Ce sera, littéralement, la loi de la jungle, où les plus forts – les grands groupes américains – détiendront l’essentiel du pouvoir, au-dessus des politiques. C’est ainsi que, dans le domaine qui nous occupe, Monsanto et les autres grands groupes agro-chimiques pourront imposer leur volonté aux gouvernements européens – qui sont néanmoins favorables à TAFTA, Hollande et Merkel en tête – et tout particulièrement imposer la culture, et donc la consommation, de soja et de maïs transgénique en Europe. De quoi inonder encore plus notre continent de glyphosate… Au nom des règles de la concurrence, nous ne pourrons pas nous y opposer face aux tribunaux américains.
Les moins pessimistes diront que les excès de la mondialisation conduiront nécessairement à un retour de balancier qui, comme tous les retours de balancier, ira au-delà de ce qui est souhaitable – protectionnisme et barrières douanières. Peu importe. Le fait est qu’une production agricole qui vise non pas à nourrir les populations, mais à réaliser un maximum de profit en-dehors des exploitations grâce aux intrants nécessaires à cette production (semences et pesticides), est un non-sens dont le coût sera exorbitant pour la santé des humains, et pour la conservation de la nature. Autrement dit, pour nos descendants. Malheureusement, les décisions ne sont plus prises par les politiques, et encore moins par les peuples des différents pays, mais par les groupes industriels, qui tiennent le couteau par le manche, et le tiendront définitivement si l’Europe et la Suisse acceptent le traité TAFTA.
Pas sûr, à cet égard, que la Suisse ait les moyens de tirer son épingle du jeu: les organisations paysannes faîtières prônent une agriculture toujours plus intensive, et donc destructrice de l’environnement; et ce n’est pas la fin des quotas sur le marché du lait européen – ces «entraves» au libre-échange… – qui va leur faire changer d’avis, puisque les prix vont s’effondrer; quant aux politiques, ils sont pendus aux basques de l’Union européenne et donc, si celle-ci adopte TAFTA, ils nous diront que nous sommes «obligés» de nous aligner, bilatérales obligent.
Qui prendra le contre-pied de cette dérive mortelle, en faveur d’une agriculture adaptée aux besoins de la population, plutôt qu’à ceux des groupes agrochimiques ? Quel politicien non corrompu, quel parti (agrarien ou pas…), préconisera de soutenir vraiment les paysans responsables qui ont fait le choix de la production intégrée, et mieux encore du bio et de la biodynamie, c’est-à-dire du respect des sols, des cycles naturels et, en bout de chaîne, du consommateur ? On attend toujours.* «Glyphosate has been detected in the blood and urine of agricultural workers, indicating absorption. Soil microbes degrade glyphosate to aminomethylphosphoric acid (AMPA). Blood AMPA detection after poisonings suggests intestinal microbial metabolism in humans. Glyphosate and glyphosate formulations induced DNA and chromosomal damage in mammals, and in human and animal cells in vitro. One study reported increases in blood markers of chromosomal damage (micronuclei) in residents of several communities after spraying of glyphosate formulations. (…) 16 Bacterial mutagenesis tests were negative. Glyphosate, glyphosate formulations, and AMPA induced oxidative stress in rodents and in vitro. The Working Group classified glyphosate as “probably carcinogenic to humans».
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