Il y a soixante ans, Raymond Aron publiait « l’Opium des intellectuels ». Un succès de scandale accueillit cet essai de combat. Logique. Le sociologue abordait un vrai tabou. Il dévoilait l’aveuglement, pis, la servitude volontaire de ceux qu’on nommait les « compagnons de route ». Il dénonçait la complaisance avec laquelle ces militants, extérieurs au Parti communiste mais proches de ses positions, absolvaient les crimes commis par l’Union soviétique. Si ce pamphlet fait encore sens, c’est en raison du courage d’Aron, bien sûr, mais c’est aussi parce qu’un an avant l’insurrection hongroise il arme conceptuellement la vigilance antitotalitaire. « L’Opium » reste aussi une porte d’entrée vers une œuvre actuelle, très actuelle. Habitée par la « fragilité de la liberté », celle-ci nous parle. Plus que jamais. « Marianne » a demandé à sept philosophes, sociologues, économistes et historiens d’en évoquer les enjeux.
>>> Article paru dans Marianne daté du 29 mai
J’admire son humanisme
Par Perrine Simon-Nahum*Marianne : Raymond Aron a-t-il perçu le sens du tragique de l’histoire ?
Perrine Simon-Nahum : Absolument, lorsqu’il définit dans l’Opium ce que doit être la position de l’historien. Le tragique de l’histoire ne désigne pas un jugement moral, mais la nécessité pour l’intellectuel et pour l’homme politique de tenir compte de la réalité. L’homme plongé dans l’histoire ne saurait y échapper, tout-puissant soit-il, et malgré la possibilité d’y mettre fin depuis qu’il possède la force nucléaire. Quels que soient les tensions et les conflits qui traversent l’histoire, il ne saurait s’en abstraire pour se projeter vers une fin téléologique, reproche qu’Aron ne cesse de formuler à l’encontre de Marx et de ses épigones. C’est ici qu’intervient la mise en œuvre d’une raison critique de l’histoire. C’est la force de l’humanisme aronien de ne pas renoncer aux leçons de la raison, quel que soit le tragique de l’histoire, passée et présente.* Historienne. Dernier livre paru : André Malraux. L’engagement politique au XXe siècle, Armand Colin.
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