« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (9)

Suite no 9

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Chapitre II (2)

Quand j’étais arrivée au Tessin en 1980, j’avais rencontré Francesco. Il était
chasseur et connaissait les montagnes environnantes comme sa poche parce que
depuis l’âge de 5 ans il les parcourait, à la chasse, avec son père et ses frères.
Un jour il m’avait dit en montrant la carte :
-« Voilà, là c’est l’alpage où nous avons des maisons, toi tu pars d’ici quand tu
veux, tranquillement, le sentier face nord est moins chaud et moins raide. Je
travaille jusqu’à 18h ensuite je te rejoins par la face sud, le sentier est plus raide et je marche plus vite que toi… et puis on y passe le week-end ensemble… »
Je n’avais pas osé dire que je ne connaissais pas ce sentier et que je n’étais jamais
allée seule en montagne… surtout ici, où les montagnes sont couvertes de forêts
touffues et où les sentiers sont fort peu visibles depuis que les alpages sont
abandonnés…
J’étais allée à la librairie acheter une carte topographique au 25.000 et chez
l’opticien je m’étais fait expliquer comment fonctionnent un altimètre et une
boussole… C’est ainsi que j’avais commencé à apprendre… Progressivement, j’avais pris gout à cette drôle de façon de marcher : on voit un bout de sentier ,
puis il disparaît sous les feuilles ou a été emporté par un éboulement mais ensuite
on retrouve un autre bout… Finalement on commence à avoir assez d’intuition pour ne pas se perdre et le cas échéant retrouver la bonne direction… On apprend à se faire confiance… Quand on se trouve dans une forêt et que la vue est bouchée par la végétation, on n’a aucun point de repère, on se perd facilement, c’est angoissant et c’est dans la panique qu’ont lieu les accidents…

En 1984 je fus membre fondateur du groupe de secours en montagne qu’on créa dans la vallée à la suite de plusieurs épisodes graves de promeneurs qui s’étaient perdus et de chasseurs ou chercheurs de champignons qui avaient eu des accidents. J’avais accepté car l’accident de Claudio m’avait enseigné ce qu’est l’angoisse de l’attente.
Notre groupe était en réalité une section locale du secours en montagne du Club
Alpin Suisse. A ce titre nous participions chaque année aux cours de recherche,
secourisme et sauvetage dans la forêt, sur des parois rocheuses, sur des glaciers et
l’inévitable recherche en cas d’avalanche…
Comme j’étais la plus petite du groupe et donc la plus légère, souvent je jouais le
rôle de victime et ainsi j’assistais aux manœuvres en première ligne.
A l’époque j’étais la seule femme, ce qui me permit de suivre l’instruction sans
discrimination, j’étais traitée d’égal à égal c.-à-d. d’homme à homme par mes
compagnons, ce que j’appréciais particulièrement. Moi, j’avais l’avantage d’avoir
fait de l’escalade avec Claudio, eux, avaient l’avantage d’avoir fait le service
militaire. Nos « cours de répétition » étaient dirigés par le commandant de la police de Locarno. Pendant l’exercice la discipline militaire était stricte et rigoureuse car une distraction pouvait coûter des vies. Mais dès que le comandant sifflait la fin de l’exercice, c’était la fête. Cela me permit aussi de comprendre pourquoi les hommes continuent à raconter leurs souvenirs de l’armée pendant toute leur vie. En fait le service militaire ou la protection civile ne m’auraient pas déplu. Régulièrement nous avions des exercices surprise… du genre alarme en pleine nuit… un bus avec 20 écoliers a quitté la route et est tombé dans un ravin… l’hélicoptère ne peut pas voler car « on disait » que le temps est mauvais… faut y aller à pieds…
Chaque membre avait en permanence ses godasses, sac et matériel prêts dans sa
voiture pour pouvoir être opérationnel 24h/24…Cela signifiait aussi une discipline de vie : être toujours entraîné et même lors des fêtes ne jamais dépasser les limites… Il aurait été inconcevable de répondre « je ne sais pas partir parce que j’ai la gueule de bois… » A ces exercices participaient aussi les pompiers, la protection civile, le service des ambulances…et en général aussi l’hélicoptère de la REGA ( Garde Aérienne Suisse de Sauvetage) qui non seulement servait à évacuer les blessés mais aussi à transporter les sauveteurs …
Ca c’était la cerise sur le gâteau : nous portions un baudrier, avec un mousqueton, nous nous accrochions deux à deux au filin du treuil de l’hélicoptère, qui nous transportait ainsi accrochés sous lui et nous déposait à destination, dans les endroits les plus biscornus, sans devoir se poser lui-même.
Là, c’était vraiment à vol d’oiseau ! Bref les exercices, c’était le « gros bazar »…
Mais quand un véritable accident survenait, et ça, c’est toujours à l’improviste, nous étions « toujours prêts » comme les scouts… Nous avons erré la nuit sous
une pluie battante, pataugé dans la neige pourrie, retrouvé des égarés, récupéré
des morts, nous avons aussi sauvé des nombreuses personnes. Nous avons consolé des familles, engueulé des inconscients, rigolé… Le saint en valait la chandelle…

Une des premières instructions que notre comandant nous avait données c’était
« savoir où on est ».
Nous étions partis tôt le matin, arrivés au sommet d’une de nos montagnes, nous avions dû prendre nos cartes topographiques, altimètre, boussole, latte et crayon… Notre commandant nous expliqua « comment ça marche » et ensuite l’exercice consista à lire les coordonnées d’endroits qu’il indiquait et dire le nom des montagnes qu’il nous montrait à l’horizon… comment fonctionne l’altimètre et comment un altimètre est aussi un baromètre, etc…
C’était passionnant et tout cela m’avait donné de l’assurance. Somme toute, retourner seule au Baltistan signifiait la vérification de mes connaissances…

Il va falloir attendre presqu’un an… en attendant je vais essayer de contacter des
Pakistanais qui vivent ici. Peut-être apprendre quelques mots d’Urdu, en tous cas
me familiariser avec leurs coutumes…
Je vais tout simplement à la police des étrangers et je m’explique… peuvent-ils me conseiller quelqu’un ? Oui, il y a un Pakistanais qui s’appelle Sayed, parle l’Anglais et un peu d’Italien, il leur sert d’ailleurs d’interprète quand il y a des
difficultés avec des migrants… Ils me donnent son adresse…

Alors un jour je vais sonner à sa porte… Etonné, il me fait entrer, me présente une tasse de thé et il écoute mon histoire…

Son histoire n’est pas banale non plus…Nous allons nous rencontrer souvent. Je
vais faire quelques excursions avec lui, en voiture, pour lui montrer nos vallées, mais la montagne ne l’intéresse pas. C’est plutôt un citadin. Il est toujours bien
habillé. Quel âge peut-il avoir ? Il a un diplôme de médecin, donc il a au moins
25-30 ans… Que fait-il ici ? Lentement il va se confier… mais les choses ne sont
pas claires il ne va jamais me les dire « noir sur blanc », je vais lentement mettre
les pièces du puzzle bout à bout… Ce n’est pas facile car il s’agit d’un monde
dont j’ignore tout… dont je ne soupçonne rien…
Avant de partir au Pakistan je ne savais même pas où il se situait. Je n’avais
jamais entendu parler de l’Afghanistan… J’ai découvert l’existence de Kuwait et
Dubaï parce qu’on y a fait escale… mais à part ça…
Internet n’existait pas encore…
Ce n’est que bien plus tard que j’ai pu deviner l’histoire de Sayed et essayer de la
comprendre…
Donc, du moins ce que j’en ai déduit… Il est un des fils d’une famille nombreuse, il a terminé ses études de médecine, il a voulu faire une année de bénévolat … et c’est là que son histoire se gâte car il est parti dans le nord, du côté de Peshawar, sur la frontière avec l’Afghanistan, pour soigner les réfugiés dans les camps…
Que s’est-il passé ? Je ne le sais pas… en tous cas il a fini en prison… Alors son
père a soudoyé les gardiens pour lui permettre de s’échapper… Il est arrivé en Suisse… Est-ce vrai ? peut-être, en tous cas il ne raconte pas beaucoup et je ne
pose pas de questions indiscrètes…
Son problème c’est maintenant : le voilà donc en Suisse . Comme la plupart des
immigrés il ne connaissait rien de l’Europe. Il croyait qu’il suffisait d’arriver pour
trouver le paradis… et le voilà relégué au rang de demandeur d’asile…
Il clame haut et fort qu’il est réfugié politique, qu’en prison il a été battu, qu’il ne
peut rentrer chez lui, qu’il y risque la vie… Mais ici… tous les immigrés racontent des histoires semblables, qu’ils essayent de faire croire à la police des étrangers qui, elle, ne croit que ce qu’on peut prouver… Par exemple un de mes patients est un Libanais dont les jambes ont été criblées de balles… les cicatrices sont là…
Pour Sayed, son cas est important, mais pour la police des cas comme le sien il y
en a des centaines et il n’est rien de plus qu’un numéro parmi tant d’autres…
C’est extrêmement frustrant car, sans doute, chez lui est-il un fils de famille tandis qu’ici il n’est personne…C’est humiliant…

Autre problème : il a un diplôme de médecin… mais un diplôme pakistanais…
Pour exercer en Suisse il faut un diplôme homologué par la Suisse… Pour lui cela signifierait représenter ses examens et, tout d’abord, s’inscrire dans une université suisse, étudier les cours Français ou en Allemand, langues qu’il ne connaît pas. Même son Italien serait insuffisant pour communiquer avec les patients… Bref obtenir un diplôme suisse lui paraît impossible. J’avais eu une collègue tchèque qui avait représenté les examens en Latin à l’Université de Louvain et un collègue yougoslave qui avait représenté les examens en Français à l’Université de Genève. Sayed ne peut même pas exercer comme assistant dans un service hospitalier. Il veut travailler. Il ne veut pas vivre au crochets de l’assistance publique. Mais les demandeurs d’asile ne reçoivent pas de permis de travail… Il finira quand même par décrocher un petit boulot : reloqueter le carrelage dans une maison pour personnes âgées… C’est dégradant, mais il le fait.
C’est une activité, mais combien humiliante pour un de ces mâles qui en Orient
sont les princes de la famille et ne s’abaisseraient jamais aux tâches ménagères…
au niveau des femmes de ménage… Il ne peut même pas être infirmier, puisqu’il
n’a pas les diplômes requis…
Un jour il se lâche : c’est si injuste…
-« Mais c’est la loi, ni toi, ni moi nous n’y pouvons rien… Moi aussi je suis étrangère, je viens de la Belgique. Avant de recevoir un permis de travail et ensuite de séjour, j’ai dû fournir mes diplômes qui ont été examinés à Berne. En tant qu’étrangère je peux travailler comme employée mais pas comme indépendante… Je dois toujours être sous l’autorité d’un kiné suisse…
C’est pas juste ? Il y a même d’anciens condisciples qui sont professeurs dans
l’école de physiothérapie ici en Suisse, avec le même diplôme que le mien… mais
moi je ne peux pas exercer en privé… Est-ce injuste ? C’est comme ça. Chaque
pays protège ses citoyens et ça c’est juste. D’ailleurs ce n’est pas la Suisse qui m’a
demandé de venir, c’est moi qui leur ai demandé s’ils voulaient bien me donner du travail, ils ont dit oui, mais ont mis leurs conditions… N’est-ce pas normal ?
Moi aussi, quand je vais à Islamabad, je dois demander un visa et on ne me l’accorde que touristique pour un maximum de trois mois… Or, toi tu débarques
ici et tu prétends y être comme chez toi…Moi, quand je vais au Pakistan je respecte la loi pakistanaise… »
-« Mais mon diplôme est excellent, nos professeurs sont tous des diplômés des meilleures universités de Grande-Bretagne et des Etats-Unis… »
-« Cela ne change en rien le fait que tu es étranger et qu’ici c’est la loi suisse … »
C’est une discussion qui va se répéter … Sayed ne parvient pas à accepter qu’ici c’est comme ça…

A suivre…