Par Sandra Sieber, professeur de systèmes d’information à l’IESE Business School

Au cours de la semaine dernière, nous avons vu certaines banques russes interdites d’utiliser SWIFT, le système de messagerie mondial qui relie des milliers d’établissements financiers à travers le monde.

Cette décision, prise en réponse à l’invasion de l’Ukraine, est significative. À court terme, cela signifie que la participation de la Russie à l’économie mondiale sera plus difficile, ajoutant une forte pression sur l’économie russe. Combiné à d’autres sanctions, cela envoie également un signal important sur le fait que la communauté mondiale s’oppose aux actions de la Russie.

Compte tenu des circonstances actuelles, il convient bien entendu de se concentrer désormais sur l’utilisation de tous les outils financiers disponibles pour envoyer les bons signaux. Des signaux qui pourraient aider les négociations nécessaires entre la Russie et l’Ukraine pour une résolution pacifique du terrible conflit. Pourtant, nous devons également nous méfier de la façon dont cette mesure extraordinaire pourrait façonner le paysage financier au cours des prochaines décennies, et commencer à réfléchir et à planifier dès maintenant compte tenu ce qui pourrait survenir.

La décision d’interdire SWIFT à la Russie va probablement accélérer l’avènement d’une nouvelle ère pour les flux monétaires mondiaux, une ère où la capacité d’utiliser SWIFT pour imposer des sanctions économiques aux conséquences graves pourrait être sévèrement réduite. Une ère où au moins la Russie et la Chine auront pleinement développé – et très probablement interconnecté – leurs propres systèmes. En somme, une ère où l’idée d’un système de messagerie sécurisé universel ne sera plus possible.

Une nouvelle ère de systèmes de paiement mondiaux concurrents ?

SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) a été initialement créé par un groupe de banques américaines et européennes en réponse à leur besoin d’un système de communication standardisé unique.

Aujourd’hui, SWIFT connecte plus de 11 000 institutions financières dans plus de 200 pays et territoires différents. On estime que plus de 40 millions de messages par jour sont envoyés via SWIFT, permettant l’échange de milliers de milliards d’euros entre les entreprises et les gouvernements du monde entier.

Couper une banque de SWIFT, c’est comme couper une personne d’Internet. Bien que des flux monétaires resteraient théoriquement possibles, sans informations complémentaires (d’où vient l’argent, où il va, à quoi il sert) une banque ne pourrait pas fonctionner. Et, comme nous l’avons vu avec la Russie cette semaine, couper partiellement ou entièrement les banques d’un pays de SWIFT a de graves conséquences économiques.

C’est précisément pourquoi il est si important que les banques du monde entier aient accès à un système agnostique, sécurisé et dont elles fassent partie quoi qu’il advienne.

Et depuis plus de quatre décennies, c’est largement le cas. Depuis sa création initiale en 1973 et son lancement en 1977, SWIFT s’est imposé comme le système de messagerie universel, garantissant des transactions internationales sûres pour n’importe quelle banque à travers le monde.

Basé en Belgique, SWIFT est détenu conjointement par plus de 2000 banques et établissements financiers. Il est régi par la Banque nationale de Belgique en collaboration avec les banques centrales du Canada, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, du Japon, des Pays-Bas, de la Suède, de la Suisse, du Royaume-Uni et des États-Unis. Étant détenu conjointement, SWIFT a tenu à rester à l’écart de tout type de différend.

Il faut des événements véritablement extraordinaires – comme ceux de ces derniers jours – pour qu’un si grand nombre d’acteurs différents impliqués dans SWIFT décident d’exclure une banque. Or la capacité d’imposer une telle sanction n’existe que grâce au fait que SWIFT est essentiel à l’économie mondiale.

Et cela devrait bientôt changer.

SWIFT n’a été utilisé pour des sanctions que deux fois dans son histoire. D’abord, en 2012, quand on a exclu l’Iran à cause de son programme nucléaire. Cela a frappé très durement l’économie du pays et son commerce international. Et cela a aussi déclenché autre chose.

En 2012, la Chine a commencé à développer son propre système de messagerie financière. CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) a vu le jour en 2015. Administré par la Banque Populaire de Chine, son utilisation internationale à ce jour est principalement limitée aux transactions entre Hong Kong et la Chine.

En 2014, la Russie a été menacée d’exclusion de SWIFT lors de la crise de la Crimée. Bien que la sanction ne se soit pas concrétisée, quelque chose d’autre s’est produit. La Banque centrale russe a commencé le développement de SPFS (Financial Message Transfer System), en utilisant la même technologie disponible à la fois pour SWIFT et CIPS. Lancé en 2017, SPFS bénéficie actuellement d’un degré élevé d’adoption locale, et il est accessible depuis les filiales des grandes banques russes en Allemagne et en Suisse.

En termes absolus, l’expansion internationale de ces deux systèmes est encore minime. Cependant, les sanctions actuelles vont sans doute accélérer leur développement, ainsi que la volonté de les interconnecter.

Sur la rapidité avec laquelle ils pourraient être connectés à d’autres systèmes – ou la facilité avec laquelle les systèmes russes et chinois pourraient être interconnectés en cas de crise – on ne peut faire actuellement que des spéculations.
Mais c’est un scénario qu’il faut craindre. Non seulement parce qu’il limite notre capacité future à utiliser SWIFT pour imposer des sanctions, mais aussi parce que l’absence d’un système unique, global et « agnostique* peut avoir des conséquences sur l’économie mondiale.

Supposons que SWIFT ne soit plus le système de messagerie mondial de choix. Si tel est le cas, nous devrons réfléchir attentivement à la manière dont les flux monétaires internationaux seront gérés à l’avenir et à ce qu’il adviendra du coût de toute transaction financière. La décision de 1973 de développer un système global et ouvert a eu pour conséquence extraordinaire de limiter le coût des transactions internationales, donc d’en maximiser le nombre.
Les systèmes concurrents impliqueront des coûts accrus, et donc des transactions moins nombreuses. À moins bien sûr que nous trouvions de nouvelles façons de proposer un système véritablement global et agnostique.

Tous les regards seront tournés vers une nouvelle blockchain technologique. En théorie, il a tous les ingrédients nécessaires pour permettre un tel système. Mais, comme en 1973, cela dépendra de la volonté des acteurs concernés – c’est-à-dire des banques centrales – de céder leur pouvoir local pour favoriser une solution véritablement mondiale. Cela semble être une tâche presque impossible. Mais si nous voulons éviter la création de barrières (technologiques) permanentes dans le système de paiement mondial, nous devrons commencer à travailler dès maintenant pour sauvegarder un avenir financier mondial uni.