Le temps d’apprendre à vivre…

Il est déjà trop tard.

Fatiguée de sa propre détestation, notre époque ne cesse de rejouer sa fin dernière. Une fin du monde en allégorie de l’effondrement du modèle matérialiste et consumériste dont certains arrivent encore à faire commerce. Même l’Apocalypse tourne en rond.

En 1968, la France s'ennuyait, aujourd'hui c'est le monde tout entier qui s'emm... à cent sous de l'heure, à tel point d'ailleurs que le sentiment général en appelle de ses voeux la tempête fatale qui, seule, pourra expliquer tout ce calme.

Miroir du conscient collectif le plus commun, voilà une grosse décennie qu'Hollywood nous fait le coup de la fin du monde: millénarisme de carton-pâte, astéroïdes incandescents, volcans en furie, terre vengeresse secouée de tremblements et baignée de tsunamis, oursons polaires désemparés sur des blocs de banquise en fusion, complots infâmes, Fukushima, Da Vinci Code etc.

Delirium très mince

De peur que la mèche ne s'éteigne, l'on prend bien soin de l'entretenir à grand renfort de nouveautés. Dernière en date, la catastrophe Maya. Les politiques avertis que sont les Observateurs croyaient dur comme fer qu'il était fait allusion à la nouvelle présidente du Conseil national; il s'agirait en fait d'une interprétation vaseuse d'un exemplaire du calendrier maya, lequel se serait interrompu un beau jour, sans la moindre raison plausible. Et notre époque superstitieuse de sombrer dans un délire sans commune mesure et d'assimiler cette interruption à la fin de notre monde, plutôt qu'à la fin de la civilisation maya d'ailleurs, voire, au ras-le-bol du sculpteur après plusieurs millénaires à tourner en spirale, ou encore, plus simplement, à une rupture de stock du granit local.

Forcément, si des pages viennent à manquer dans votre calendrier, vous en déduisez inévitablement la fin de toute vie sur terre... panique dans les chaumières. On n'ose imaginer la terreur des archéologues du prochain millénaire tombant sur un calendrier Pirelli aux pages manquantes.

Fin du monde, début des affaires

Bref, vous l'aurez compris, on nous prend vraiment pour des buses, la martingale permettant avant tout au Matin de vendre du papier et à Vigousse de se démarquer du Matin. Tout cela est d'autant plus grotesque que l'on apprendra immanquablement, au matin du 22 décembre, que l'on a mal compris, mal compté, mal vu, avant de passer aux bâtonnets chinois ou aux dents de phoques sculptées par des Inuïts en mal de vitamines D. La farce du "bug de l'an 2000" aurait dû pourtant nous servir de leçon; pensez donc...

Que la léthargie de la platitude d'un quotidien assommant se divertisse de l'annonce saisonnière du grand fracas final, passe encore, mais que de malheureux crédules se fassent embobiner, à grands coups de billets de mille, par des marchands de survie prêts à leur fourguer un attirail digne des heures les plus chaudes de la guerre froide, la chose est un peu raide. Et encore vous fait-on grâce de la hotline spéciale "21 décembre", mise en place par les Eglises libres de Zurich et dont la langue exclusivement suisse alémanique dit tout de la terreur que peut inspirer la fin du monde.

Derrière la vaste blague, l'on soulignera deux points qui symbolisent on ne peut mieux, qu'en effet, quelque chose de notre monde est en train de mourir. Le premier c'est que, quel que puisse être le problème, la solution est toujours dans l'achat. Le second est que le matérialiste individualiste, dans la recherche de sa survie personnelle, est incapable d'envisager sa propre dissolution dans un monde qui, lui, est appelé à disparaître. Ce n'est pas une guerre, une catastrophe, c'est le monde qui sombre. Qu'il implose ou qu'il explose, qu'importe, il finit; mais n'hésitez pas à acheter nos derniers modèles d'abris enterrés... enterrés dans quoi ?

La fin de l'homme d'argent ?

Cette peur de la fin du monde a déjà fait de nombreuses victimes: le 26 mars 1997, 39 adeptes de la secte Heaven's gate se suicidaient au phénobarbital en déclarant qu'il s'agissait « du seul moyen d'évacuer la Terre » avant sa très prochaine destruction. Ce genre de gibier a ses prédateurs: Une légende raconte que le vendeur d'une marque de chaussures de sport réputées, flairant le coup médiatique, fit don de nombreuses paires flambant neuves à ces nouveaux candidats au grand voyage. Le fait est que les chaînes de TV du monde entier relayèrent les images des corps empoisonnés recouverts de couvertures mauves ne laissant apparaître que de superbes Nike dernier cri (dès 10:41).

L'Apocalypse, la vraie, qui signifie "révélation", est avant tout l'annonce d'un passage, de l'avènement d'un monde nouveau, d'une nouvelle visibilité de la réalité. La conclusion de tout ce cirque commercial et médiatique, outre le secret fantasme, que l'on devine chez tous, d'en finir avec cette société de course au gain perpétuelle, est notre incapacité à nous projeter dans un monde qui ne serait pas que matière et qui, par conséquent, ne connaîtrait pas de fin que l'on puisse craindre.

Et vous, qu'en pensez vous ?

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