L’historien Poutine oublie juste de parler de l’accord Hitler-Staline

le 20 août 2020 – par

Le couple germano-soviétique en 1939 par Clifford K. Berryman

En juin 2020, Vladimir Poutine publie son essai « Les véritables leçons du 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale ». L’affaire est passée un peu inaperçue en Gaule mais a indigné la Pologne et plus particulièrement ses historiens accusant le chef du Kremlin de révisionnisme à des fins géopolitiques.

Polityka.pl titre : « La mémoire historique de Vladimir Poutine est partisane et sélective ». Frankfurter Allgemeine Zeitung ne fait pas dans la dentelle : « L’essai de Poutine est comme une déclaration de guerre idéologique à l’éternel ennemi du Tsarat, la Pologne »

Les véritables leçons du 75e anniversaire

The National Interest • Version anglaise parue le 18 juin 2020
Le texte est entrecoupé de contenus sponsorisés, tel est le 21ème siècle
https://nationalinterest.org/feature/vladimir-putin-real-lessons-75th-anniversary-world-war-ii-162982

Rossiïskaïa Gazeta • Version russe parue le 19 juin 2020
Les illustrations sont évidemment savamment choisies…
https://rg.ru/2020/06/19/75-let-velikoj-pobedy-obshchaia-otvetstvennost-pered-istoriej-i-budushchim.html

Quels sont les motifs poussant Poutine à s’improviser historien contemporain et à publier dans ce magazine américain conservateur ? Un Appel du 18 juin en version moscovite ? Une période de confinement propice à la méditation ? Non ! Une fois de plus, le coupable est tout désigné, c’est le Parlement européen.

80 ans après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le Parlement européen publie « Sur l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe », résolution adoptée par la quasi-totalité des eurodéputés, en particulier ceux de Višegrad. Elle est axée sur le sens de la mémoire historique comme garantie d’un avenir pérenne. Les eurodéputés y maintiennent la thèse selon laquelle le pacte germano-soviétique est le principal facteur déclenchant de la Seconde Guerre mondiale.

Résolution du Parlement européen du 19 septembre 2019
https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-9-2019-0021_FR.html

Le point E de cette résolution est particulièrement intéressant : « Considérant que si les crimes du régime nazi ont été jugés et punis lors du procès de Nuremberg, il reste urgent de sensibiliser l’opinion publique, de dresser un bilan moral de cette période et de mener des enquêtes judiciaires sur les crimes du stalinisme et d’autres dictatures »

La résolution a fait l’effet d’une bombe au Kremlin puisqu’elle entre en collision frontale avec la glorification progressive de la période soviétique – et de la Grande Guerre patriotique – menée par Poutine depuis près de deux décennies. Maria Zacharowa, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, y voit la manifestation d’une falsification de l’Histoire et un dénigrement de l’immense sacrifice soviétique.

Maria Zacharowa

Le professeur d’histoire VVP revisite l’entre-deux-guerres

La bouteille à l’encre, c’est le pacte de non-agression du 23 août 1939 et plus précisément la mise en service de ses clauses secrètes. Rhétoriquement, comment surmonter cet écueil ? En évoquant une occupation temporaire de la Pologne et des pays baltes visant à créer des zones tampons face à l’hydre fasciste. Mais d’emblée, l’occupation soviétique imposera son modèle avec confiscation de la propriété foncière et mise en place d’un régime de terreur propre à la NKVD. Dès octobre 1939, la malheureuse Pologne voit plus de 300 000 personnes déportées en Sibérie, sans compter le crime de guerre nommé Katyn.

Finlande 1939 ? Poutine n’en parle pas. Rappelons que cette agression a valu à l’URSS son exclusion de la Société des Nations le 14 décembre 1939, là même où un Litvinov avait auparavant tenté sans succès de créer un cordon sanitaire URSS-France-Grande-Bretagne contre les nazis, rendons à César ce qui est à César, même soviétique. Avec Molotov, on change de registre et on passera à l’expansionnisme brutal, pur et dur.

Pays baltes ? Poutine en parle à peine, évoquant des « mesures militaro-stratégiques à caractère défensif ». Leur adhésion à l’URSS aurait été réalisée à la base de traités, avec l’accord des autorités élues. Vous en êtes sûr ? Dès juin 1940, les trois États baltes se verront imposer un blocus maritime, ensuite 600 000 soldats soviétiques franchiront les frontières, c’est énorme ! Les historiens indiquent 60 000 Estoniens, 35 000 Lettons et 70 000 Lituaniens déportés ou exécutés, bien sûr tous ennemis du peuple comme le clergé, les intellectuels, les propriétaires terriens… Entre-temps, les Soviets s’emparent des assemblées baltes et revendiquent eux-mêmes leur intégration à l’URSS pour des raisons sécuritaires.

1923

Le mutisme de l’historien

Poutine ne s’attarde évidemment pas sur « l’entente cordiale » entre Staline et Hitler, pourquoi donc s’intéresser à l’accord le plus lourd de conséquences de l’histoire du XXe siècle ? Par contre, sans évoquer Hitler, il fustige la Grande-Bretagne et la France : elles auraient provoqué le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale via les Accords de Munich de 1938. Si ces deux nations ont bien fait preuve de lâcheté, aucune d’entre elles n’a jamais bénéficié de quelque annexion que ce soit et Chamberlain fera lui-même son mea-culpa dès la mi-39. Notons ici que la majorité des habitants des Sudètes – des Sudètes uniquement ! – souhaitaient un Anschluss.

Comment peut-on moralement placer les Accords de Munich et le Pacte Ribbentrop-Molotov sur le même plan ? Si Staline n’avait signé de pacte avec Hitler, toute l’histoire ultérieure du XXe siècle aurait été autre, avec notamment un état-major allemand nettement moins enclin à la perspective d’un double front en mai 1940 ! Si toutefois la campagne de France avait eu lieu…

Poutine : « Vers la mi-44, l’ennemi fut pratiquement chassé de tout le territoire soviétique. Mais il fallait l’achever dans sa tanière. Et l’Armée rouge a commencé sa mission libératrice en Europe. Elle a sauvé des peuples entiers de l’humiliation, de l’asservissement, de l’horreur de l’Holocauste. Elle les a sauvés au prix de centaines de milliers de vies de soldats soviétiques ». Le hic, c’est qu’après ladite libération, le régime stalinien a une nouvelle fois annexé tous les territoires qu’il avait obtenus grâce… au Pacte Ribbentrop-Molotov ! Ce qu’il en fut jusqu’en 1990, inutile de vous le rappeler, sauf peut-être à Poutine ?

Poutine reste muet au sujet de la collaboration entre le NKVD et la Gestapo de septembre 1939 à juin 1941 et de ses aspects particulièrement odieux comme le sort de nombreux antifascistes allemands réfugiés en Union soviétique et déportés vers l’Allemagne aux bons soins du NKVD, destination finale les camps de concentration.

Poutine occulte savamment certains détails gênants de la Grande Guerre patriotique. Exemple ? Environ un cinquième des soldats du Front de l’Est sous botte Wehrmacht est originaire d’URSS : Russes, Lettons, Ukrainiens, etc. Pour eux, ce n’est rien d’autre qu’une lutte menée au nom de la libération nationale. De la libération du stalinisme…

Pas un mot au sujet d’un protocole particulièrement blessant envers la France. Molotov déclare en automne 1939 : « Aujourd’hui, l’Allemagne est le pays qui aspire à la fin la plus rapide de la guerre et à la paix, alors que l’Angleterre et la France sont pour la continuation de la guerre et contre un accord de paix. Les rôles, voyez-vous, changent. On peut reconnaître ou ne pas accepter l’idéologie de l’hitlérisme, cependant, il est non seulement insensé mais criminel de mener une guerre pour l’anéantissement de l’hitlérisme ». Par télégramme, ce même Molotov félicitera personnellement Joachim von Ribbentrop de la prise de Paris !

L’économie, nerf de la guerre. Jusqu’en juin 1941, l’URSS livrera aux nazis du pétrole, du blé ainsi que toutes les matières premières indispensables à son économie de guerre. Tout cela est minimisé à outrance, d’autant plus que c’est bel et bien du carburant soviétique qui a permis aux Panzers de foncer vers la Ville Lumière.

Enfin, l’essai de Poutine n’évoque pas les odieux crimes soviétiques commis sur le territoire polonais.

Yalta 5.0 ?

Poutine poursuit deux objectifs : booster les sentiments nationalistes parmi la population russe et donner une nouvelle vie à Yalta.

Concurrentiel au G7, le Yalta 5.0 (dénomination arbitraire) serait une sorte de sommet de cinq membres permanents nucléarisés, le Club des Cinq : Russie, États-Unis, Grande-Bretagne, France, Chine, l’Allemagne étant curieusement écartée. Son rôle serait la recherche de solutions au sein d’un monde « de moins en moins prévisible ». Au programme : sécurité globale et régionale, anti-terrorisme, changement climatique, sécurité des flux de l’information.

Il est cependant fort imprudent de considérer Yalta comme fondement de ce type d’alliance parce que, comme Hitler à Munich, Staline y a leurré ses alliés occidentaux : les peuples d’Europe de l’Est n’ont pas eu droit à leur libre autodétermination malgré le contenu des accords de février 1945.

Au travers de l’essai de Poutine, la Russie cherche à se hisser au rang des décideurs incontournables, à obtenir enfin la reconnaissance internationale du nouveau statut de la Crimée. Ainsi, Moscou disposerait aujourd’hui du droit légitime de défendre ses intérêts un peu partout dans le monde et d’imposer sa présence en Syrie, en Crimée et dans le Donbass, sans la moindre sanction internationale. L’URSS faisait le bien au XXe siècle, Poutine prend le relais au XXIe siècle.

Crimée • Yalta de nos jours

Contre-offensive allemande

L’ambassade de la Fédération de Russie à Berlin a publié une traduction allemande de l’essai sur son site et l’a fait parvenir à de nombreux historiens allemands.

Andreas Kilb, FAZ : « Si Poutine était blogueur, son essai devrait être inclus dans le courant du révisionnisme se propageant en Russie depuis la fin des années 1990 ». Selon lui, l’interprétation de Poutine est remplie de lacunes historiques et de contradictions logiques. Elle se résume au fait qu’un État attaque un autre État parce que celui-ci ne veut conclure d’alliance avec celui-là.

L’historien berlinois Joerg Baberowski écrit : « Pour Poutine, la fin de la guerre froide signifiait la fin du monde. Par son essai, il cherche à nous faire savoir que l’Union soviétique était un concept positif, pas un empire maléfique »

La thèse historique de Poutine n’a rencontré aucun écho favorable en Allemagne.

Richard Mil+a

La Pologne et ses chers voisins

Russie Allemagne, une seule couille (c…j : chuj)

Parlez pas trop vite les gars…

La bouée de sauvetage est blanche

TVP Info, 7 juin 2019 • Les ministres de l’économie allemand et russe Peter Altmaier et Maksim Oreshkin signeront sous peu une lettre d’intention en matière de coopération économique et technologique. Son but est de permettre aux entreprises allemandes de soutenir l’économie russe malgré les sanctions européennes en cours.

2 commentaires

  1. G. Orwell 1984 :
    «Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé»

  2.  »Les ministres de l’économie allemand et russe Peter Altmaier et Maksim Oreshkin signeront sous peu une lettre d’intention en matière de coopération économique et technologique. Son but est de permettre aux entreprises allemandes de soutenir l’économie russe malgré les sanctions européennes en cours. »
    Si ce n’est pas le signe de fissures et de désaccords entre les membres de l’UE … !!

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