15 mars 2022, Alexander Maistrovoy
En entraînant la Russie dans le «marécage» d'une guérilla sanglante, les États-Unis ont remporté une brillante victoire tactique, mais ont peut-être commis une erreur stratégique fatale
En mars 1979, la Commission spéciale du Politburo sur l'Afghanistan s'est réunie pour la première fois au Kremlin. Cela a été précédé par une insurrection islamique à Herat, qui a conduit au premier appel des dirigeants afghans à une intervention militaire soviétique directe. Le Kremlin n'était pas pressé d'aider. « Je pense que… nous ne devrions pas être entraînés dans cette guerre en ce moment. … Cela peut nuire non seulement à nous, mais d'abord à eux », a déclaré Leonid Brejnev. Cependant, à l'automne 1979, la situation avait radicalement changé. Les Russes étaient non seulement prêts à envoyer des armes et des conseillers à Kaboul, mais également à déployer des troupes soviétiques en Afghanistan.
Il y avait une explication à cela. Le 3 juillet 1979, Jimmy Carter a signé un décret secret finançant les forces anti-gouvernementales en Afghanistan. Dans une interview accordée en 1998 au magazine français Le Nouvel Observateur, Zbigniew Brzezinski se souvient : « … Je lui ai expliqué [à Carter] qu'une telle assistance entraînerait une intervention militaire soviétique. »
Ce faisant, les États-Unis, dans une brillante manœuvre, ont entraîné l'URSS dans une guerre de dix ans en Afghanistan. Elle a pris toute la force de l'URSS, l'a épuisée et a finalement conduit à son effondrement.
Étonnamment, l'histoire s'est répétée 43 ans plus tard. C'est difficile à comprendre, mais l'administration faible et maladroite de Biden a complètement surclassé Poutine, qui était jusqu'à récemment un brillant grand maître des jeux géopolitiques. La Maison Blanche a entraîné la Russie dans le « marais ukrainien », l'amenant au bord de l'autodestruction.
Pendant longtemps, Poutine a exhorté l'Occident à se distancer des « sphères d'influence » russes primordiales. Les républiques de l'ex-URSS, et en particulier l'Ukraine, selon le Kremlin, devaient maintenir une «neutralité positive», exactement comme l'avait fait la Finlande.
Jusqu'à présent, le statu quo persistait. George W. Bush a développé tout un partenariat avec Poutine. Obama était trop occupé par le Moyen-Orient et le « processus de paix » pour s'occuper de la Russie et de ses ambitions. Trump a généralement accepté les demandes du dirigeant russe, essayant de ne pas le provoquer, tout en l'avertissant de ne pas agir contre l'Ukraine.
L'administration actuelle a choisi une voie complètement différente – titiller et provoquer ouvertement l'ours. Était-ce un plan délibéré ou le résultat involontaire d'une hystérie antirusse ? Nous ne savons pas. Mais les allusions à une éventuelle adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, l'envoi massif d'armes lourdes à Kiev et les promesses de défendre les Ukrainiens ont eu les conséquences les plus dramatiques. Le dirigeant ukrainien inexpérimenté a cru naïvement aux engagements américains, et Poutine en a été furieux. L'invasion russe était devenue inévitable. La Russie est entrée dans son propre « bourbier afghan ».
C'est une guerre dans laquelle il est facile d'entrer et dont il est extrêmement difficile de sortir. Le Kremlin pensait que son intervention en Afghanistan se limiterait à quelques mois et aux actions rapides des forces spéciales. La réalité s'est avérée beaucoup plus préoccupante.
La guerre en Ukraine sera probablement une épreuve encore plus dure pour la Russie que la campagne afghane ne l'a été pour l'URSS. L'URSS, contrairement à la Russie d'aujourd'hui, était un pays doté d'une économie arriérée, mais toujours forte et diversifiée. Presque tous les produits de première nécessité étaient produits en URSS : de l'équipement lourd aux produits agricoles et aux articles de l'industrie légère. Leur qualité était loin de la celle des produits occidentaux, mais répondait tant bien que mal aux besoins fondamentaux du pays et de sa population. La Russie d'aujourd'hui ne produit absolument rien. Les usines de l'ère soviétique sont fermées ou épuisées. En termes économiques, ce pays est une « station-service » géante et une « laverie » pour les oligarques, achetant presque tout à l'étranger.
L'URSS avait de solides alliés : les pays d'Europe de l'Est, parmi lesquels des pays industrialisés, comme la République démocratique allemande, la Tchécoslovaquie, la Pologne et la Hongrie. Ils fournissaient à l'URSS de nombreux biens nécessaires, allant de l'équipement lourd et des instruments de précision et aux véhicules, meubles, verre, vêtements et chaussures. En URSS même, les pays baltes fournissaient une contribution significative au produit intérieur brut soviétique. La Russie d'aujourd'hui n'a aucun allié, à l'exception de la Biélorussie, encore plus pauvre que la Russie elle-même. L'URSS pouvait compter sur le soutien politique des partis communistes, influents dans certains pays occidentaux. La Russie n'a personne sur qui compter.
La démographie de l'URSS et de la Russie n'est pas comparable. Près de 300 millions de personnes vivaient en URSS en 1989 et la population augmentait régulièrement. Seuls 140 millions vivent en Russie et ce chiffre ne cesse de diminuer. L'effondrement de l'URSS a entraîné une fuite massive des cerveaux. De nos jours, les spécialistes russes de haut niveau se trouvent plus facilement aux États-Unis, au Canada, en Allemagne et en Israël qu'en Russie même. Les ingénieurs, scientifiques, designers et mathématiciens qui ont émigré ont été remplacés par des personnes peu instruites d'Asie centrale et du Caucase.
Enfin, la population de l'Union soviétique était unie par l'idéologie communiste, aussi délabrée soit-elle vers la fin. La Russie d'aujourd'hui n'a pas d'idéologie, à l'exception d'un nationalisme militant forcé d'une part, et du culte du profit d'autre part.
Le nationalisme est une bonne chose quand tout va bien, mais quand des milliers de jeunes hommes commenceront à rentrer au pays dans des cercueils, il fera place à la colère et au désespoir. Le peuple soviétique était pauvre, mais avait de nombreux avantages sociaux, et le désir de profit n'était pas encouragé. Sans avantages sociaux, et dans une situation où les économies accumulées se transforment en poussière à cause de l'inflation et de l'effondrement financier, la haine latente pour la kleptocratie au pouvoir, avec ses villas, ses palais, ses yachts et ses milliards, éclatera.
Enfin, l'Afghanistan n'est pas l'Ukraine. C'est une chose de lutter contre un peuple étranger dans un pays asiatique lointain, et c'en est une autre de lutter contre vos frères : des Slaves, unis aux Russes par des liens historiques, culturels et même familiaux. Plus la Russie s'enlisera dans le bourbier sanglant de la guérilla, plus elle glissera vers son effondrement. À supposer que les États-Unis aient voulu détruire la Russie en tant qu'État, ils s'en sont maintenant rapprochés plus que jamais, et c'est un brillant succès tactique. Les dividendes « secondaires » d'un tel plan sont la rupture des relations commerciales de la Russie avec l'Europe et la forte dépendance des pays européens vis-à-vis des sources d'énergie américaines. Cette combinaison est aussi simple qu'ingénieuse.
Cependant, ce succès tactique peut aussi avoir des conséquences extrêmement négatives.
Premièrement, il y a l'aspect moral de la question. Comme un pion dans une partie d'échecs, Washington a en fait sacrifié un grand pays européen ami.
L'Ukraine se transforme en Libye : elle sera détruite et mise en pièces, et des millions de personnes deviendront des réfugiés ou mourront. Une tragédie humaine aussi terrible ne vaut aucun objectif géopolitique, et le cynisme avec lequel elle a été commise sape complètement l'autorité et la confiance en l'Amérique, qui sont déjà fortement ébranlées.
Deuxièmement, de tels jeux peuvent avoir des conséquences imprévisibles. Personne n'aurait pu imaginer que le triomphe des moudjahidines en Afghanistan se transformerait en une montée en puissance du djihad islamique et de la terreur meurtrière dans les pays occidentaux, y compris les attentats du 11 septembre. Comment Poutine se comportera-t-il lorsqu'il sera acculé ? Serons-nous confrontés à la menace d'une guerre non conventionnelle totale ? Quelles forces triompheront sur les ruines de l'Ukraine et probablement de la Russie ? Cela ne va-t-il pas donner naissance à de nouveaux dirigeants encore plus dangereux que Poutine ? De nouveaux califats islamiques, comme l'État islamique, apparaîtront-ils sur le territoire d'une Russie faible et désintégrée ? Nous n'avons pas de réponses à ces questions.
Troisièmement, la victoire tactique porte en soi les germes de l'échec stratégique. Avant la Seconde Guerre mondiale, le Royaume-Uni et la France ont repoussé Mussolini, le jetant dans les bras de Hitler, le principal ennemi de l'Occident. Aujourd'hui, les États-Unis et l'Europe éloignent d'eux la Russie, la jetant dans les bras de la puissante Chine, alors qu'ils auraient dû faire exactement le contraire. Il est difficile d'imaginer une plus grande stupidité que de renforcer de ses propres mains l'empire totalitaire chinois.
Dans les temps anciens, les Russes utilisaient une manière très curieuse de "punir" un ours dans lequel, croyaient-ils, un esprit maléfique était entré. On ne pouvait pas simplement le tuer, car cela aurait libéré l'esprit maléfique. Par conséquent, on creusait un trou dans le sol, on y plaçait un seau d'eau mélangée à de la vodka, près d'une vache meuglant fort utilisée comme appât. Après avoir mangé la viande, l'ours assoiffé buvait l'alcool et s'endormait profondément. On lui passait alors autour du cou une ceinture munie de clochettes. Une fois réveillé, l'ours ne pouvait plus se débarrasser du collier qui sonnait, ce qui le rendait fou ; au bout de cinq ou six jours, complètement épuisé, il mourait.
Cette astuce fonctionnait généralement, mais parfois un ours fou faisait irruption dans le village et déchirait tout ce qu'il trouvait sur son passage. En mourant, il emportait dans la tombe ses meurtriers et leurs proches.
Alexander Maistrovoy est l’auteur du livre Agony of Hercules or a Farewell to Democracy (Notes of a Stranger)
Source : https://robertspencer.org/2022/03/a-bear-trap
Traduction : Cenator
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Voici encore un autre élément primordial :
« […] Sans remonter à l’Ukraine « berceau historique et religieux » de la Russie, on peut faire dater la cause profonde de cette guerre à 1997 quand Zbigniew Brezinski, le plus influent conseiller des présidents américains pendant trente ans, a publié son livre Le Grand Echiquier, dans lequel il expliquait que le but stratégique des États-Unis consistait à s’emparer de l’Ukraine et démembrer la Russie pour briser sa puissance en Europe et l’empêcher de se joindre à l’Allemagne. 1997 étant par ailleurs l’année où la première phase de ce programme s’est mise en place avec l’entrée dans l’OTAN de la Pologne, de la Tchéquie et de la Hongrie…
Depuis lors, les événements se sont enchaînés. En 1999, la Serbie est bombardée par l’OTAN en violant le droit international. En 2004 a lieu la deuxième vague d’extension de l’OTAN à l’Est, qui coïncide avec les révolutions de couleur destinées à isoler la Russie de ses proches voisins (Géorgie 2003, Ukraine 2004, Kirghizstan 2005). En 2008 à Bucarest, l’OTAN invite l’Ukraine et la Géorgie à la rejoindre avant de donner son feu vert à Saakachvili pour attaquer l’Ossétie du Sud dans la nuit du 8 août. En 2014, la révolte de Maïdan est transformée en putsch avec l’aide de milices néonazies qui tirent sur des policiers et font accuser le gouvernement légitime avant de le renverser avec le soutien de la Secrétaire d’État américaine adjointe Victoria « Fuck the EU » Nuland, qui installe un nouveau régime à la solde des États-Unis avec Arseni Iatseniouk puis Petro Poroshenko. On trouvera les détails de la stratégie de l’OTAN et les preuves du coup d’État de février 2014 sur la vidéo « Watch : Mearsheimer and McGovern on Ukraine », Consortium News, March 6. [Voir aussi: John J. Mearsheimer: Pourquoi la guerre en Ukraine est la faute de l’Occident.]
Le lendemain du coup d’État, la langue russe est interdite et l’ukrainien devient langue obligatoire dans les administrations, les magasins, etc. Ce qui provoque l’annexion de la Crimée et le soulèvement du Donbass. Depuis lors, l’armée ukrainienne et les bataillons d’extrême droite qui ont gangrené l’administration ukrainienne à tous les niveaux (voir à ce sujet l’excellente synthèse d’Alexander Rubinstein et Max Blumenthal, How Zelensky made Peace With Neo-Nazis, Consortium News, March 4, 2022) assiègent le Donbass au prix de milliers de morts essentiellement russophones (14 000 morts au total). […]
Source : Les causes profondes de la guerre en Ukraine
Par Guy Mettan – Arrêt sur info – 13 mars 2022

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