Le Temps : entre bien-pensance et libéralisme débridé

Pierre Veya, rédacteur en chef du Temps, titre son éditorial du samedi 1er mars : « Nous sommes solidaires ». Il reprend à peu près tous les poncifs brandis par certains  journalistes après le refus de l’EEE en 1992 prévoyant les pires catastrophes pour la Suisse, dont aucune ne s’est réalisée !

Le OUI du 9 février 2014 aurait « déjà fait ses premières victimes », soit les étudiants et les chercheurs suisses, carrément « pris en otage dans un conflit absurde ». Un peu comme les voyageurs français quand les syndicats font la grève juste au moment des vacances  en quelque sorte !

Il est, ici aussi, question, comme du côté de la gauche, de « l’isolement spectaculaire »  de la Suisse qui se fait  « taper sur les doigts » par les USA et l’Europe (il faudrait au moins dire par l’UE plutôt que par l’Europe !).  Il poursuit : Il faudrait enfin « dire la vérité sur les limites de la souveraineté »  et last but not least « remettre la question européenne au centre de la stratégie du Conseil fédéral », ce dernier devant relancer une « politique d’ouverture et de libéralisation ».

Les peuples doivent « accepter des transferts de souveraineté sans aliéner leurs libertés  et singularités », une injonction qui correspond sans doute à la jonglerie politique actuelle du journal qui veut contenter tout le monde, mais en donnant satisfaction à personne, si ce n’est à un libéralisme économique qui ne veut pas voir les conséquences sociales, culturelles et politiques catastrophiques d’une vision unidimensionnelle.

P. Veya va chercher du renfort du côté du philosophe « postmarxiste » J. Habermas qui après avoir combattu le capitalisme sans succès a voulu « libérer » nos sociétés par la communication et le débat politique. Mais attention pas n’importe quel débat, celui au cours lequel le meilleur argument l’emporterait dans le débat.

Notre question à cette « philosophie politique » : Comment déterminer  quel est le meilleur argument dans un débat? Devinez ? Evidemment celui de ceux qui sont raisonnables et rationnels, bref celui de ceux qui votent bien, contrairement au peuple des bouseux qui ont eu le culot de dire OUI là où il aurait fallu dire NON. Les Neinsager ont dit OUI! Ein Skandal.

Ce philosophe aurait raison sur un autre point, quand il nous dit qu’il faut repolitiser le débat européen. Et surtout donner du sens. Ah ! Le mot magique, donner du sens. Mais comment donner du sens à une construction de plus en plus impopulaire, qui n’écoute personne et qui veut tout régenter en écartant les pays. Même N. Sarkozy vient de dire que l’UE ne devrait pas vouloir tout faire et se concentrer sur quelques tâches essentielles en coordination avec les pays.

Mais nos journalistes savent mieux que tout le monde. C’est bien connu.

Le lendemain, à la RSR, le dimanche 2 mars, à l’émission Haute définition, une journaliste interviewe Michel Serres en lui demandant ce qu’il pense de cette Suisse qui se referme et prend ses distances avec le multiculturalisme ! Il ne manquait plus que le reproche du racisme éternel des Suisses et leur fuite devant la modernité inéluctable. Surpris, M. Serres lui répond que la Suisse est un modèle de société multiculturelle et tenez –vous bien un modèle pour l’Europe ! Quand un/une journaliste dira-t-il cela ?

Est-ce ainsi que Le temps se conçoit comme LE journal de référence ? Et pense-t-il survivre en poursuivant avec ce ton et en continuant à fouetter ceux qui « s’isolent » alors que la Suisse est certainement un des pays les plus ouverts au monde mais qui veut conjuguer cette ouverture exemplaire avec un maintien de certaines singularités, de plus en plus recherchées par ailleurs et par un nombre de plus en plus grand de pays.

Le comble toutefois : à l’appel au sens on ajoute la nécessité d’une conscience européenne au risque d’un « délitement qui pourrait être mortel aux démocraties gouvernées par les souverainistes et les nationalistes ». Bref, rendons-nous au pouvoir supranational de l’UE sans conditions, sinon ce sera la mort. Plus grave, on va jusqu’à évoquer les événements d’Ukraine comme risque à l’absence d’une conscience européenne. Mais, cher rédacteur en chef, une conscience collective ne se crée pas ex nihilo et surtout pas quand cette UE devient un repoussoir général et c’est peu dire, comme le montreront les prochaines élections européennes. Personne ne nie le droit à des prises de position à un rédacteur en chef mais il faudrait peut-être éviter de confondre prises de position et le militantisme idéologique aveugle, et peu au fait des sensibilités collectives et surtout des causes de l’état de ces dernières.

Si les tomates peuvent pousser hors sol, il n’en va sans doute pas de même des médias, du moins si ces derniers veulent durer et garder les pieds sur terre.

Quand aux journalistes qui pensent intéresser les lecteurs en critiquant et en dénigrant la Suisse, sur le mode d’une sorte de réflexe conditionné,  il faudra bien qu’ils se rendent compte qu’en procédant de la sorte ils ne font qu’approfondir le fossé entre eux et la population. Jusqu’à quel stade ? Et jusqu’à quelles conséquences?

 

Uli Windisch, 3 mars 2014

 

 

5 commentaires

  1. En salle d’attente, hier après-midi, je suis tombé sur l’un des derniers Hebdo. J’ai passé page après page et l’ai reposé. J’étais abasourdi, on aurait dit le pamphlet d’un asile d’hystériques. Ce sont de grands malades, ils devraient consulter.

  2. Ecouter les fadaises tous les matins des journalistes de la RSR, me donne la conviction encore une fois que les suisses ont bien voté.
    Encore une fois je pense que payer une redevance radio- tv devrait se faire en
    fonction de la satisfaction des auditeurs.

  3. Bienpensance:
    c’est un terme que chacun utilise pour fustiger les idées propagées par une partie adverse.

    Si l’on surfe sur un site gauchiste la bienpensance y est décrite comme les théories du [néo] [ultra] libéralisme économique, de la maximisation du profit, de l’individualisme, et du replis identitaire et nationaliste.

    Si l’on surfe sur un site se référant plus à des positions de droite (libérale ou autre), alors la bienpensance est un humanisme béat, un moralisme collectiviste, l’irresponsabilité de la personne, une valorisation indue de multiculturalisme et communautarisme.

    C’est typique du dialogue de sourd : il n’y a en fait pas de débat car chacun campe avec superbe sur ses positions, et ça ne fait pas avancer le schmilblick.

  4. Monsieur Windisch vous avez raison. Mais pour Pierre Veya c’est la céremonie du Hara kiri qui commence. Les deux molosses de la presse Suisse, veulent quitter le navire. Je ne suis pas sûr que ce journal passe la Versoie! Peut être qu’UNIA pourra se le payer. Le peuple n’oublie pas qui agit contre le pays.

  5. Qu’il survive sans doute, son positionnement, qui couvre des sociaux-démocrates aux radicaux « humanistes », est finalement plutôt bien choisi.
    Par contre je reste convaincu qu’un tiers de la population romande ou plus opterait pour un papier suisse similaire au Figaro français. Il est dommage que les nouvelles soient un secteur avec beaucoup d’inertie. A terme un nouveau papier de droite se devra d’émerger.

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